Je m'appelle Emie et je suis morte le 17 janvier 1989.
La première fois que je l'ai vu, j'ai su que c'etais lui : grand brun aux yeux verts, le type qui ne vous laisse pas indifferent. Il était nouveau aux lycée et en peu de temps il a eu une forte côte de popularité, je le savais bien, je n'avais aucune chance : moi plutôt petite et boulotte, j'étais sûre qu'il ne me calculerait même pas. Le hasard fit que nous nous sommes retrouvés dans la même classe et pour certains travaux de groupe, il s'était retrouvé dans le mien, la question était de savoir si c'était pour se retrouver avec les grosses têtes pensantes ou peut-être avait-il repérait mon regard qui se posait sur lui avec ce petit sourire plein de charme que je lui lançais ?
L'année s'est achevée, j'ai pu compter toutes ses conquêtes, malheureusement je n'en faisais pas partie : j'étais devenue la bonne copine à qui on raconte toutes ses soirées, ses histoires sans lendemain, celle qui l'aiderait à récuperer ses cours, qui le couvrirait auprès des profs, je ne me suis pas plainte non plus d'avoir eu ce rôle car au fond de moi j'espèrais qu'un jour... .
Un peu plus de 2 mois sans nouvelles, vacances obligent et mon bel apollon ne m'a pas donné signe de vie, pas de coup de téléphone et pas de petite lettre d'amitié, j'attendais avec impatience la rentrée pour le revoir.
Ce jour était enfin arrivé, j'ai sûrement été la plus folle des nanas à se pointer 1h30 avant le debut des cours juste pour ne pas le louper et lui est arrivé 10 mn avant la sonnerie, ses potes lui sont tombés dessus et moi juste apperçu.
Cette année 87-88 commençait plutôt bien car il était comme l'année précédente dans la même classe et j'en étais vraiment heureuse ! Mon prénom lui est revenu assez vite, surtout pour certaines matières, le plus important c'était de passer un peu de temps avec lui, mais j'esperais beaucoup plus, je n'étais sans doute pas son style de fille et ce week-end arriva en janvier où il me proposa de sortir en boîte le samedi soir. J'ai eu beaucoup de mal à le croire, j'ai cru à une plaisanterie, car il était très blagueur, je me suis même demandée si ce n'etait pas un pari fait avec ses potes, je ne suis peut-être pas un canon mais moi, j'ai au moins l'intelligence pour ne pas tomber dans ses mesquineries. Il semblait sincère, alors j'ai accepté, il m'avait juste demandé si ça me dérangeait pas d'en parler à personne et qu'on sortirait dans une boîte un peu plus éloignée pour éviter de tomber sur ses connaissances. Je ne pouvais pas lui reprocher son honnêteté mais sûrement un peu son manque de tacte, peu importe j'allais passer la soirée avec lui.
J'ai passé mon samedi à fouiller dans mon armoire pour trouver une tenue correcte qui ne ferait ni trop « pétasse », ni « sac-à-patate », mais plutôt une tenue de camouflage, pas évident ! 22H00, j'ai entendu sa voiture arriver, 10 secondes après j'étais à l'intérieur, petite déception : pas de compliment sur ma tenue ou le maquillage, pourtant vu le temps que j'y ai mis, tanpis, lui était vraiment très beau, habillé à la mode, coiffure qui ne doit même pas bouger avec un cyclone, parfait !
30 minutes de route et nous sommes arrivés. L'ambiance assez sympa, il m'a offert un verre, je me suis dit « là, ma fille, il fait des efforts, faut assurer » et moi un peu gourde, je lui demande « tu as fini tous tes devoirs pour lundi ? N'hésite pas si tu as besoin, je peux t'aider ! ». Comme conversation, je pouvais certainement faire mieux ! Il m'a juste fait un sourire et d'un geste de tête m'a fait voir la piste, sans doute sa façon de dire « Viens, on va danser ? ». Vraiment rien à lui reprocher sur la danse, à croire qu'il passait son temps à ça. Moi, c'etait un peu moins élégant certes mais je me suis bien amusée, le stress est parti et la soirée fut très agréable : je l'ai découvert sans son air macho, plutôt attentionné, les petites blagues, les sourires, sa main sur mon épaule, non vraiment aucun soucis sur la soirée, après la boîte il m'a ramenée, et au moment de se dire au-revoir il m'a donné cette petite bise mi-joue mi-lèvre, je ne savais pas comment l'interpréter, il m'a dit « à lundi et n'oublie pas : on n'en parle à personne ! ». Là, c'est sûr, il aurait pu éviter la dernière phrase ! J'ai été sur un petit nuage le reste du weekend, avec une hâte d'être à lundi.
Il arriva comme prévu 5 minutes avant le debut des cours, une bise classique et un sourire et la semaine passa très vite, vendredi soir même demande alors le samedi nous nous sommes retrouvés en boîte tous les deux, de plus en plus proche de moi, là je ne m'inventais rien, il se passait quelque chose, et en se quittant ce soir-là, nous avons échangé notre premier baiser, romantique comme je le voulais.
Les semaines se sont égrainées sans aucun débordement, notre secret était bien gardé ! Nous nous sommes vus tous les week-end jusqu'à la fin de l'année scolaire, la question était de savoir ce qu'il allait faire pendant ses vacances, quand je lui ai demandé, il a eu un large sourire et tout en jubilant il me glissa dans l'oreille « Je te le dirai demain soir, je passe te prendre à 20h00 !», autant dire que j'ai compté les heures avec l'impression que la trotteuse marquait des pauses exprès.
20h00, il était là ! Je suis montée dans sa voiture et je lui ai demandé si on sortait en boîte, il m'a répondu « Non, ce n'est pas en boîte, je t'emmène chez moi ! ». J'ai senti à ce moment-là ma gorge se nouer, pour une surprise, c'en était une ! Il m'expliqua que ses parents étaient partis en vacances et qu'il avait pensé que ça serait mieux de passer un peu de temps au calme.
Une question me venait en tête, et s'il décidait d'aller plus loin, à quel moment je dois lui dire que pour moi c'est la première fois ?
Il habitait une belle maison, très bien décorée, des photos de famille tapissaient les murs du salon, sa chambre était très bien rangée et ça sentait très bon, je suis sûre qu'il venait de faire le grand ménage, en prévision de cette soirée. On a discuté puis bu quelques verres et la nuit se passa comme dans les films romantiques : une nuit d'amour et de passion.
Nous nous sommes vus tout le mois de juillet et ce fut vraiment inoubliable, j'ai eu un pincement au coeur quand il m'annonça qu'il partait au mois d'août rejoindre ses parents en Espagne, un mois à l'attendre ! En effet, le mois fut très long : pas un coup de téléphone, pas une lettre, j'étais en colère et j'espèrais bien mettre les choses au clair dès septembre et puis je pensais qu'on n'aurait plus besoin de se cacher, et bien faux sur toute la ligne ma petite, le jour est arrivé, rentrée 88-89, avec un lot de surprises inattendues !
Il est venu vers moi et là, je me suis dit « Tanpis, ne dis rien, on en parlera après », il m'a fait la petite bise et aussitôt il est retourné avec ses potes, comme une conne je suis restée plantée au milieu de cette cour, la sonnerie me fit un léger électrochoc et les cours reprirent.
Sauf que cette année nous ne partagions plus la même classe, alors j'attendais avec impatience l'interclasse pour essayer de croiser son regard, ou de voir un signe, quelque chose et bien non, rien !
L'ignorance totale.
En cours, j'ai surpris une conversation, deux nanas devant moi, des petites garces et allumeuses, elles parlaient de lui, j'ai eu la nausée à entendre ce qui venait de se dire, je suis sortie de cours prétextant un mal de ventre et je me suis refugiée dans les toilettes et j'ai pleuré. J'entendais encore leurs paroles raisonner dans ma tête, elles racontaient qu'il n'était plus célibataire car il avait rencontré l'amour de sa vie en Espagne ! Moi qui croyais qu'il m'aimait après avoir partagé ses moments intimes ensemble et bien je n'étais sans doute qu'une distraction pour lui, un passe-temps, alors je devais me faire une raison et l'oublier, plus facile à dire qu'à faire, surtout que le vendredi soir suivant il est venu me voir et il voulait qu'on se voit le samedi pour discuter, j'ai accepté et nous nous sommes vus et comme-ci de rien n'était, il m'embrassa, m'enlaça et on fit l'amour.
Allez comprendre pourquoi je n'osais rien lui dire, j'ai fermé les yeux et cru en cet amour, le temps passa et j'étais consciente de n'être qu'une parmis d'autres, mais les moments passés avec lui me semblaient tellement vitaux et puis peut-être qu'avec le temps, il s'assagirait.
Puis, il y a eu des rumeurs sur lui en fin d'année juste avant les vacances de Noël, tout le monde parlait de lui mais pas en bien et il y avait certaines filles qui lui avaient posé certaines questions, j'ai voulu en savoir plus alors je suis allée voir une des filles qui avait eu une aventure d'un soir et là, le ciel m'est tombé sur la tête ! Elle m'a dit « J'ai eu la peur de ma vie heureusement que je me suis protegée avec lui car il paraît qu'il serait séropositif, mais il a dit qu'il se protégeait tout le temps alors ça rassure quand même !».
Je suis partie en courant. Pourquoi ? Mais pourquoi ? A moi, il ne m'a rien dit et il n'a pas toujours pris de précaution alors pourquoi avec les autres et pas avec moi ?
Je ne voulais pas en parler à mes parents, alors l'après-midi, je suis allée chez mon medecin et je lui ai expliqué la situation, il m'a informé des conséquences et du risque que j'avais pris. Ordonnance à la main, je suis allée au laboratoire et je devais attendre, encore attendre, les résultats étaient prévu pour le mardi 17 janvier.
Les jours m'ont paru des mois, je tournais en rond, je ne me faisais pas d'illusions sur le verdict ! Comment j'allais le vivre et comment j'allais le dire à mes parents ? A mes proches ? Et comment j'allais finir ma vie ? Et puis, il y a toutes ces choses auxquelles je pense : comme le fait que je ne serai pas maman ; que je ne vivrai pas comme tout le monde ; le regard que les gens porteront sur moi ; le fait qu'aucun autre homme ne voudra de moi ! Comment allait être ma vie après les résultats ? Pendant ces longues journées, il a essayé de me contacter mais j'ai refusé de lui parler, je suis restée chez moi prétextant à tous une mauvaise grippe.
Le 16 au soir, les angoisses se mélangeaient aux maux d'estomac : le lendemain le médecin m'attendra à 10h00 avec à la main mes résultats, comment j'allais pouvoir réussir à supporter ça ! C'est à ce moment-là que tout est devenu clair : je ne vivrai pas ce moment ! Le 17 janvier à 10h le médecin m'attendait mais je n'y étais pas, j'étais au bord de ce petit lac, calme et tranquille, je me suis laissée glissée doucement dans l'eau glaciale.
Mon corps fut retrouvé le lendemain soir. Famille, amis, personne n'a compris, tout le monde avait pensé à une agression, un meurtre, quand on leur a annoncé que je m'étais suicidée, ce fut l'imcompréhension et puis ils ont su pourquoi quelques temps après et leur douleur fut immense, non, je dois dire le douleur est immense car il n'y a pas un jour qui passe sans qu'ils ne pensent à moi.
Je veux ce soir leur adresser un message : « Je suis desolée papa, maman pour le mal que je vous ai fait, je ne voyais aucune issue et j'avais tellement honte de moi, je ne voulais pas être jugée, pardonnez-moi d'avoir gâcher votre vie, pardonnez-moi de ne pas vous avoir fait confiance, je vous aime mes parents et je vais continuer à veiller sur vous. »
Voilà, Messager, faîtes parvenir ce message. Vous vous posez certainement une question, je le vois bien, alors je vais vous répondre : « négatif ! ». J'ai mis fin à mes jours pour ne pas affronter ce résultat et pourtant j'avais la vie devant moi...
merci
Emie