Il est 23h30, l'appartement est calme, les enfants dorment déjà depuis trois heures, ma femme vient de s'endormir et moi comme certains soirs j'attends le sommeil, alors j'essaie de m'occuper : un jeu sur l'ordinateur, puis la fin d'un film à la télévision mais toujours aucun signe de fatigue. Alors je sais que ce soir sera encore comme ces soirs où ils attendent. Où ils m'attendent... Eux, ceux qui me parlent, me racontent leur histoire et qui attendent que je vous livre leur message. Cela fait trop longtemps que je les garde pour moi, ils ont raison : il faut que je vous les délivre au fur et à mesure de leur visite, pour qu'enfin je recouvre un sommeil paisible.
Je ne les vois pas mais je les sens, ils sont autour de moi. Qui sera le premier ? Combien pourront me raconter leur histoire avant que le sommeil ne m'emporte ?
Alors pour ne plus les faire patienter, je m'installe dans le lit sans trop faire de bruits pour éviter que ma femme ne vienne perturber leurs confessions.
Ce soir, c'est Lucie qui ouvre la séance, c'est la deuxième fois qu'elle vient me voir : lors de notre premier contact, elle n'avait pas pu commencé son histoire car les pleurs d'une de mes filles qui venait de faire un cauchemar, l'ont effrayée.
Ce soir, elle va, enfin, pouvoir me livrer son message.
« Je m'appelle Lucie, je grandissais dans une belle maison à la campagne, j'adore les animaux, j'avais même un petit lapin qui s'appelait Freezbee, c'était ma petite mascotte. Dans notre jardin papa avait construit une petite cabane dans un vieux chêne et je passais beaucoup de temps dans cette cachette accompagnée de Freezbee et de Théo mon petit frère.
Théo est une petite peste, maman lui donnait presque toujours raison même quand c'était lui qui faisait des bêtises, je trouvais maman injuste mais elle n'était pas méchante, elle était belle, ma maman, elle a de grands yeux bleus et moi j'ai eu les mêmes qu'elle ; elle est grande, je suis sûre que je lui aurais ressemblée si... Elle avait une voix douce et pour nous parler elle se mettait presque toujours accroupie, elle nous disait que c'était un respect pour les enfants de parler à leur hauteur.
Elle travaillait dans un petit commerce, elle vendait des objets venus du monde entier et même qu'elle nous disait que parfois en les regardant, elle imaginait le pays d'origine, elle est très intelligente, elle ne travaillait jamais le mercredi, elle avait réservé cette journée rien que pour nous, elle nous répétait que mon frère et moi, nous étions ses plus beaux joyaux.
J'aimais l'entendre rire avec papa. Papa avait un rire bruyant, je suis sûre que les voisins l'entendaient malgré que leur maison se trouvait au bout du chemin. Papa est plus petit que maman, cela m' a toujours fait rire et mes copines au collège le trouvaient très beau, il avait un regard doux et jamais il m'a mis une fessé, ce n'est pas comme le papa de Jenifer qui la battait, elle avait même eu des bleus aux bras un jour, quand je l'avais dit à papa, il m'avait répondu que les adultes avaient parfois des gestes méprisables mais que ça ne voulait pas dire qu'il ne l'aimait pas. Moi, je disais qu'il était méchant son père ! Papa trouvait toujours des mots gentils même pour les méchants de la télévision, maman disait qu'il avait un trop grand c½ur.
Papa travaillait à la pompe à essence, il nous racontait tous les soirs sa journée : toutes les personnes un peu étranges qu'il avait rencontrées. Il était apprécié de ses clients, lui aussi avait pris son mercredi après-midi pour que toute la famille soit réunie, il trouvait que nous grandissions trop vite et que chaque minute passée avec nous lui procurait plein de joie.
Il jouait un peu plus avec Théo, c'est normal c'est un garçon !
Théo a quatre ans de moins que moi, mes copines et moi, on l'appelait « p'tite boule » car il était petit et il avait de grosses joues, il n'aimait pas quand on l'appelait comme ça, il nous courrait après pour nous cracher dessus.
Théo n'avais plus le droit de monter dans la cabane car une fois il était tombé et il avait eu le bras cassé, je sais bien que papa m'en avait voulu cette fois-là car il m'avait dit de le surveiller, que les grandes s½urs devaient protéger leur petit frère et pendant les deux jours qui ont suivi il ne m'avait pas beaucoup parlé, puis après tout est revenu comme avant. N'empêche que c'était pas de ma faute car Théo voulait me prendre une poupée dans la cabane et c'est quand il est descendu qu'il est tombé, il voulait se dépêcher pour pas que je le rattrape.
Il n'y avait pas que des chamailleries entre mon frère et moi, nous étions complices surtout quand les périodes de fêtes arrivaient, depuis qu'on ne croyait plus au Père-Noël, nos parents avaient décidé de choisir nos cadeaux dans le grand magasin, là il n'y avait plus de dispute, aussitôt nous étions dans la voiture, sages et impatients.
Moi j'avais beaucoup de chance car mon anniversaire était quelques jours après Noël : c'était le double de cadeaux pour moi !
Enfin ce jour des achats était arrivé en ce mercredi de début décembre, papa, maman, Théo et moi allions rayon par rayon admirer tous ces beaux jouets, bien-sûr moi, je savais déjà ce que je voulais : j'avais pris soin de découper dans le catalogue qu'on avait reçu à la maison, certains jouets qui avaient attiré mon attention.
Çà y est, on était arrivé ! Théo commençait à vouloir tout prendre, à chaque pas il trouvait un nouveau jouet ! Ah, il commençait à m'agacer ! Moi, je voulais aller directement au rayon des filles mais maman tenait à ce qu'on soit patient et on devait commencer par le plus petit, alors je me refaisais ma liste dans ma tête quand je me suis aperçue que j'avais oublié mes jouets découpés dans le catalogue dans la voiture. En plus, on arrivait dans mes rayons alors vite j'ai demandé à maman les clés de la voiture pour aller chercher mes images. Je voyais bien que maman était en colère après moi, je lui promis de faire très vite.
Je n'avais qu'une seule pensée : revenir rapidement au magasin pour admirer mes jolis jouets. Je ne pensais à rien d'autre, c'est là que j'ai entendu ces grincements, puis il y a eu un énorme bruit, tout autour de moi tremblait, je croyais que c'était un tremblement de terre puis il y a eu cette très grande douleur mais elle n'a duré que très peu de temps et après plus rien.
Je n'ai pas compris ce qu'il s'était passé à ce moment là.
Puis, j'ai pu voir la scène de l'accident en spectatrice et suivre ce qui s'est passé après ma mort.
Mes parents ont été appelés à l'accueil du magasin, l'hôtesse était en larmes, mon père avait les yeux braqués sur les gyrophares de l'ambulance des pompiers, il avait compris aussitôt ce qu'il s'était passé. On aurait dit une statue : il ne bougeait plus, même pas un cil.
Ce cri qui perça tout le brouhaha du magasin était celui de ma maman. Elle accoura sur les lieux en suppliant le Seigneur d'épargner sa petite fille. Ma petite maman, il était déjà trop tard. Le temps ne compte plus où je suis maintenant.
Si je viens vous rendre visite ce soir, c'est que j'ai un message pour vous car depuis ce tragique fait divers, mes parents ont divorcé : mon père avait accusé ma mère de cet accident, puis les jours suivants le climat était devenu très tendu, mon petit frère faisait cauchemar sur cauchemar, maman dormait dans la chambre de Théo pour le rassurer et papa dormait dans mon lit. Après plusieurs mois, ils ont déménagé : papa seul de son coté et maman avec Théo.
Cela fait deux ans que je suis morte et papa n'a jamais repris contact avec maman et il n'a pas voulu voir Théo. Quant à maman, elle prend des cachets pour oublier et elle ne ressemble plus à la jolie maman que j'avais et mon petit frère est devenu un petit voyou sans aucune autorité parental.
Je veux juste dire à maman que ce n'est pas de sa faute, j'ai traversé sans regarder et je n'ai pas emprunté le passage pour les piétons comme elle me le répétait souvent. Ce n'est pas ta faute maman, je veux que tu reprennes goût à la vie car je suis là à veiller sur vous.
Papa, maman a besoin de toi, je sais que je te manque chaque jour que Dieu fait mais rien ne pourra me faire revenir et Théo a besoin de son papa alors vas rejoindre ceux que tu as laissés, ceux que tu aimes, vas mon papa les aider et sache que je resterai toujours ton petit ange.
Je vous aime
Lucie.
Merci à vous pour ce message. »
Le sommeil m'a enfin rattrapé et demain une nouvelle journée m'attend.
Je ne sais pas quand, mais je sais que je serai amener à vous dire de nouvelles fois que j'ai un message pour vous.